Journée d’étude de la Commission Départementale des Espaces Sites et Itinéraires

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Journée d’étude de la Commission Départementale

des Espaces Sites et Itinéraires

mardi 9 mai 2017 

Programme

9h45-11h30 : Une autre approche de la pratique sportive de nature

Lagorce : Un sentier botanique et patrimonial pour sortir des sentiers battus

Le Parc Naturel Régional des Monts d’Ardèche : Le Partage des Eaux : un parcours artistique dans les Monts d’Ardèche

Couleurs Rando : Sur les pas des Muletiers du Vivarais : une itinérance thématique

14h-16h30 : Réflexions et perspectives

Animé par Pascal Mao Directeur du CERMOSEM et Thierry Bedos Directeur du PRNSN

Approche sociologique

Jean Corneloup, Enseignant-Chercheur, Maître de conférences

Approche naturaliste

Frédéric Jacquemart, Président de La FRAPNA Ardèche

Approche territoriale

Françoise Gonnet Tabardel, Directrice du Syndicat de Gestion des Gorges de l’Ardèche – Vincent Orcel, Directeur de la SPL Pont d’Arc-Ardèche

Approche éducative

Frédéric Minier, Aziz Chlieh, formateurs au CREPS Rhône – Alpes

16h30 : Conclusion

François Beauchard

Directeur du CREPS Rhône-Alpes site de Vallon Pont d’Arc

Introduction

Hervé Ozil

Bienvenue à Lagorce, commune la plus vaste de l’Ardèche, qui offre une vue à 360° sur la nature, de la dent de Rez à la vallée de l’Ibie, qui bénéficie d’un programme de l’ancienne Région Rhône –Alpes permettant de maintenir les spécificités environnementales sans en  interdire la fréquentation.

Le village bénéficie d’une qualité de vie qu’apprécient ses habitants et les visiteurs qui font la démarche de se rendre chez nous.

Nous sommes ici dans la Crypte qui a été réhabilitée en salle de spectacle qui propose une programmation mensuelle.

Il y a bien sur une offre sport de nature, notamment la randonnée dont la compétence est intercommunale.

Je souhaite à tous une rencontre fructueuse

André Armand

Le Conseil départemental a confié au Comité Départemental Olympique et Sportif la mission d’animer une démarche sport nature qui consiste entre autres à:

  • piloter la cellule médiation des usages de la nature
  • administrer le dispositif suric@te (signalement des dysfonctionnements constatés lors de sa pratique)
  • co animer le secrétariat technique de la CDESI
  • proposer et organiser 2 journées d’étude dans le cadre de la CDESI

C’est dans ce cadre que nous sommes réunis aujourd’hui à Lagorce ce matin et au CREPS Rhône-Alpes cet après-midi.

La pratique des sports de nature est une évidence dans notre département :

C’est un élément important pour la qualité de vie et de  lien social

Elle participe à la  sensibilisation aux enjeux de la bio diversité

C’est un facteur non négligeable du développement économique de tout le territoire ardéchois et de la création d’emplois

Comme les journées d’études ont pour finalité d’engager les réflexions nécessaires à une pratique maitrisée de nos activités, il a paru essentiel après avoir débattu de la place des lieux de pratique dans les documents d’urbanisme,  de l’éthique et du règlement, des nouvelles tendances ou de la pratique professionnelle, de lancer  le débat sur un sujet plus large et qui nous concerne tous: quelle place pour les sports de nature demain?

L’urbanisation croissante, le manque de repères dans une époque envahie par les algorithmes, les pressions quotidiennes, l’absence de réponses aux questions existentielles collectives ou individuelles, poussent nombre d’entre nous à fréquenter les espaces naturels pour vivre d’autres sensations à travers des activités sportives ou de loisirs.

Par ailleurs de nouvelles contraintes peuvent être un frein aux déplacements lointains, les destinations de proximité peuvent être une option pour le choix de ses congés.

Ainsi l’Ardèche est et peu devenir une destination d’autant plus plébiscité que les politiques départementales en matière d’environnement, de tourisme et de sports, contribuent à offrir aux visiteurs un territoire d’exception capable d’émerveiller mais aussi de réanchanter nos pratiques de plein air.

De nombreuse collectivités locales ou acteurs associatifs s’investissent également  au quotidien pour faire de l’Ardèche un territoire capable d’enrichir le vécu de chacun;

Ainsi ce matin seront présentés 3 projets en capacité  de répondre aux attentes de nombreux visiteurs :

  • parcours nature et patrimoine à Lagorce, en périphérie d’un haut lieu touristique
  • itinérance sur les pas des muletiers du Vivarais qui ont, en leur temps contribué au développement du commerce local et à l’aménagement du territoire
  • Un cheminement artistique dans le Parc des Monts d’Ardèche

Comme on le voit l’Ardèche peut offrir en plus de toutes les activités sportives que l’on sait tous identifier: eaux vives, escalade, canyon, itinérance… des possibilités d’appréhender différemment notre territoire, ses habitants, ses patrimoines qu’ils soient naturels, culturels, historiques…

Afin que nos visiteurs prennent un temps de réflexion propice à leur épanouissement

Alors la question est ainsi posée: quelle place pour les sports nature demain?  Je compte sur vous pour y répondre.

Lagorce : Un sentier botanique et patrimonial pour sortir des sentiers battus

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Le projet de la commune a pour vocation de revaloriser le sentier existant dont la signalétique est fortement dégradée, de proposer en complément une extension dans la forêt mais également un parcours historique dans le village.

Concernant l’extension en forêt, une réflexion est en cours pour donner du sens à la visite. Autrefois dans cette forêt primitive se déroulait une activité de charbonnage, d’ailleurs les habitants de Lagorce s’appelaient les charbonniers.

L’ensemble de la démarche qui comprend également la valorisation de la terrasse et la labellisation « village de caractère » est accompagnée par 3 bureaux d’études :

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La population et les guides participent à la réflexion.

Il y a un souhait de se différencier de l’offre de Vallon Pont d’Arc : proposer un accueil en partie structuré autour du musée de la soie qui était une activité majeure au XIXème : nos visiteurs qui viennent découvrir le musée restent sur place.

De par son activité agricole et économique (entreprise Melvita sur la commune), notre territoire est moins dépendant du tourisme.

Ce territoire est fréquenté par les habitants de la commune qui s’en sont emparés. C’est donc un espace partagé, les gens reviennent pour cette ambiance. Cette notion de qualité de vie est essentielle.

Il y a par ailleurs une forte activité chasse sur la commune (11 équipes) on a donc adapté l’offre de randonnée, le sentier botanique est en réserve de chasse.

La forêt domaniale est gérée par l’ONF et louée pour des chasses privées ce qui est une contrainte pour l’ouverture de sentiers au public.

Le projet est chiffré de la sorte :

20 000 € pour l’étude

50 000€ pour les aménagements (signalétique, belvédère…)

Il y a une réunion du comité de pilotage tous les 2 mois

Pour l’instant il n’y a pas de réflexion concernant l’éventualité d’une édition de topo guide. C’est la SPL Pont d’Arc qui fait la promotion mais les réseaux sociaux fonctionnent bien.

Couleurs Rando : Sur les pas des Muletiers du Vivarais : une itinérance thématique

Voir la présentation

L’association Couleurs rando regroupe des hébergeurs situés le long d’itinéraires de randonnée de la Montagne aux vallées de l’Ardèche.

L’offre randonnée a été développée ces dernières années dans l’objectif de maintenir nos emplois et ce en complémentarité de nos structures pas en concurrence.

L’itinérance muletière est née de l’ouvrage d’Albin Mazon (1892)

Elle est repérable sur le territoire grâce au picto muletier, aux plaques muletières qui identifient les hébergements et accessible par le site internet. Un cartoguide a été édité par le PNR des Monts d’Ardèche.

La mise en œuvre a été accompagnée financièrement par le PNR des Monts d’Ardèche, le Pays de l’Ardèche Méridionale, la Région Rhône-Alpes et techniquement par l’association Loisirs Nature Ardèche.

Un évènementiel se déroulant à l’automne enrichit cette offre thématique.

Durant la dernière édition une itinérance a été proposée.

Les participants ont particulièrement apprécié : paysages, hébergements, rencontre avec les producteurs…

On peut retrouver ces éléments sur la page Facebook ou sur You tube.

Cette année est proposée une itinérance dans le cadre des merveilleux weekends.

Il était important de dynamiser l’activité économique après la disparition de la Burle (tour opérateur)

A titre de comparaison le GRP Stevenson c’est 6000 randonneurs/an, dans notre gite (La Fage) c’est 1 500/an St Jacques de Compostelle 15 000/an

Les professionnels de l’encadrement ont été associés mais plus tardivement ils sont surtout associés à l’évènementiel. De plus leur fonctionnement rend difficile l’implication sur des boucles longues, ils travaillent sur les demandes «  jour »

Il n’y a pas à ce jour une offre hébergement/accompagnement promue.

RNE va publier un tome 2 sur l’éducation à l’environnement et l’itinérance tout public cela peut contribuer à faire connaitre notre offre.

L’association doit être accompagnée pour la promotion de cette offre.

Il est rappelé que l’itinérance c’est 5% du public randonneur, le comité départemental de la randonnée pédestre travaille actuellement sur 2 GR : 3 et 7

L’itinérance muletière est principalement réalisée à pied, tous les gites ne proposent pas une location d’ânes, par contre tous les gîtes adhérents ont signés une charte rendant obligatoire :

  • Un parc fermé pour l’accueil d’animaux
  • Des repas locaux
  • L’identification du gîte (plaque muletière)
  • Un livret d’accueil

L’entretien des sentiers est réalisé soit par le SMA pour la Montagne, soit par les comcom (brigade verte)

Le Parc Naturel Régional des Monts d’Ardèche : Le Partage des Eaux : un parcours artistique dans les Monts d’Ardèche

Voir la présentation

Les œuvres exposées ne seront pas toutes accessibles aux personnes à mobilité réduite.

L’offre se destine bien à un public curieux d’art contemporain, donc à un public d’automobilistes.

Mais également à un public scolaire : il y a une démarche de développement d’un contenu pédagogique avec le collège de Montpezat.

L’objectif est de toucher tous les publics : petites boucles et itinérance avec la problématique de la logistique retour.

Cette ligne imaginaire est circonscrite au territoire, il est possible d’ouvrir sur d’autres propositions en dehors du périmètre (expositions temporaires)

Approche sociologique

Jean Corneloup, Enseignant-Chercheur, Maître de conférences

Voir les éléments

Approche territoriale

Françoise Gonnet Tabardel, Directrice du Syndicat de Gestion des Gorges de l’Ardèche – Vincent Orcel, Directeur de la SPL Pont d’Arc-Ardèche

Approche naturaliste

Frédéric Jacquemart, Président de La FRAPNA Ardèche

Je tiens à remercier Jean Corneloup pour avoir pratiquement introduit le sujet que je vais aborder. Pour le citer approximativement : « le monde brûle, il faut donc être dans une autre utopie » est très fondamentalement LE sujet principal de la société actuelle.

Mais commençons par un rappel sur les débuts de la CDESI. Lorsque le Département de l’Ardèche s’est porté candidat pour faire partie des départements pilotes pour mettre au point les CDESI, la FRAPNA a proposé sa participation pour plusieurs raisons, dont :

  • les sports de nature se pratiquent dans la nature et, par conséquent, peuvent avoir un impact négatif si on ne prend pas les précautions nécessaires. Ça, c’est le cœur des préoccupations des associations dites de protection de la nature[1];
  • la seconde raison, c’est que nous vivons maintenant dans un monde de plus en plus artificiel et les jeunes se construisent de plus en plus dans un monde virtuel. Là encore, François Beauchard m’a facilité la tâche en soulignant l’importance du sujet. Si le sens se construit dans le cerveau, ce cerveau fonctionne avec tout le corps, lui-même en relation avec la réalité extérieure. Lacan disait « la réalité, c’est quand on se cogne» et de fait, se cogner, au sens large, c’est à dire avoir ce contact physique éventuellement douloureux avec la nature nous semble être particulièrement important pour ne pas perdre pied par rapport à la réalité. Il est donc important d’amener des jeunes à une activité génératrice de sens, à condition, évidemment, qu’elle se déroule en harmonie avec la nature ;
  • la troisième raison, c’est que cette expérience permettait d’établir un nouveau mode de fonctionnement. Je m’explique : d’une manière générale, mais ça concerne bien entendu le milieu sportif, un projet voit le jour, des gens passionnés y travaillent avec espoir pendant souvent plusieurs années et, à la fin, quand tout est bouclé, le projet est présenté devant une commission et là , des problèmes apparaissent et là , c’est le conflit. Comme c’est le schéma général, on passe notre temps, nous, associations, à être en conflit, ce qui est profondément détestable pour nous et parfaitement contre-productif pour ce qui concerne la sensibilisation à la nature, dont les impératifs apparaissent comme des emmerdements.

La CDESI a été, a vraiment été, l’occasion d’innover en inversant ce schéma catastrophique et de faire quelque chose de plus intelligent, à savoir que dès le départ, l’ensemble des acteurs y compris la FRAPNA, était associés dans la co-construction des projets. S’il y avait des enjeux naturalistes, ce qui est le plus souvent le cas, les projets étaient adaptés en commun. Du coup, les contraintes, au lieu d’apparaître négativement comme des obstacles, pouvaient devenir source d’intérêt, de connaissance, de plaisir partagé. Ça n’a pas toujours été le cas et il est arrivé que même co-construits, certains projets débouchent sur des frictions, mais dans l’ensemble, la CDESI Ardèche a été un modèle, reconnu comme tel.

Tout le monde a intérêt à transformer une situation génératrice de conflits en une situation génératrice de plaisirs partagés. Malheureusement, on n’arrive pas à étendre ce modèle. Bien au contraire, la CDESI a une certaine tendance actuelle à reprendre la forme classique et assez stérile des commissions administratives traditionnelles. J’espère qu’on va pouvoir se ressaisir et retrouver pleinement le fonctionnement qui a fait tout l’intérêt et la célébrité de la CDESI Ardèche et j’ai d’autant plus d’espoir que les partenaires avec lesquels nous avons conçu ce  modèle sont toujours là et même là dans la salle aujourd’hui et que, c’est important, notre amitié n’a pas failli avec le temps.

À partir de là, car c’est dans cet esprit de co-construction et de partage de plaisir que c’est possible, on va essayer d’esquisser la question du sens, pour répondre à la demande de Claude Crain, du sens de cette nécessaire harmonisation de nos activités avec la nature. Eh puis, si j’ai encore le temps, j’essayerai d’esquisser aussi le contexte de ce « plaisir partagé ».

J’ai dit « contexte », eh bien, le contexte dans lequel nous allons nous placer pour aborder cette question du sens, c’est celui de l’éthique générale.

Il y a beaucoup d’acceptions différents du terme « éthique » et donc, pour me faire comprendre, je vais le mettre en scène brièvement : l’être humain n’est pas très bien armé pour la compétition entre espèces. Tout seul dans la savane, il se fait rapidement bouffer. Pour sa survie, il a besoin d’une organisation sociale. Ce que nous désignons par « étique générale », c’est tout ce qui contribue à atteindre collectivement l’objectif suprême : la survie de l’espèce

et donc, initialement, tout ce qui concourt à l’harmonisation des activités individuelles avec l’organisation sociale. Tout, c’est à dire ce qui est explicitement exprimé (les règles morales, les principes éducatifs etc.), mais aussi et surtout tout ce qui ne l’est pas, y compris ce qui n’a pas la nature du langage, tout ce qui est positif, comme le plaisir cité tout à l’heure, ou négatif comme la répression des pulsions individuelles incompatibles avec la dynamique de la société considérée. Je dis « société considérée », car bien sûr, l’individu appartient à plusieurs groupes sociaux, qu’il faut aussi harmoniser entre eux. Cette harmonisation des comportements de l’individu avec les sociétés est une nécessité pour la survie de l’espèce et donc de l’individu, qui se construit ainsi à travers la pluralité de ses semblables. Mais qu’est-ce qui nous est « semblable » ? Là encore, la signification de ce terme dépend de l’éthique générale et vice versa. On va essayer de voir ça à partir d’un texte extrait de l’ « Éthique de la terre » de John Baird Callicott, qui lui-même cite Charles Darwin (« La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe ») :

« Les clans ont ainsi fusionné pour former des tribus, puis les tribus ont fondé des républiques. L’émergence de chacun de ces niveaux d’organisation sociale était accompagnée d’une extension corrélative de l’éthique. Darwin résume cette croissance parallèle de l’éthique et de la société de la manière suivante :

« À mesure que l’homme avance en civilisation et que les petites tribus se réunissent en communautés plus nombreuses, la simple raison indique à chaque individu qu’il doit étendre ses instincts sociaux et sa sympathie à tous les membres de la même nation, bien qu’ils ne lui soient pas personnellement connus. Ce point atteint, une barrière artificielle seule peut empêcher ses sympathies de s’étendre à tous les hommes de toutes les nations et de toutes les races » ».

De nos jours, « sympathie » se traduirait plutôt par « considération morale » et la notion de « semblables » utilisée tout à l’heure se construit à partir de cette considération morale. L’évolution de l’éthique générale nous amènera probablement à choisir un autre terme que « semblable », mais nous le conserverons temporairement. Dans l’immédiat essayons, à l’aide d’exemples, de mieux cerner cette notion fondamentale de « considération morale ».

Il y a bien longtemps, j’ai eu l’occasion de vivre quelques temps dans une tribu de Papouasie, sur les hauts plateaux, proche de l’Irian Jaya. Bien que cette pratique soit illégale et officiellement inexistante, le coupage de têtes restait à cet endroit une pratique coutumière. Ayant été invité par un membre de la tribu, je faisais l’objet de la considération morale qui concernait l’ensemble des membres de la tribu et de ce fait, il était exclu que ma propre tête soit l’objet d’une quelconque convoitise. Entre les membres de la tribu, il est « mal » (jugement moral) de porter atteinte à son « semblable ». Par contre, et alors que pour moi la différence ne sautait pas aux yeux, il était « bien » (dans certaines conditions très codifiées cependant) de tuer un membre d’une autre tribu. J’étais donc, du fait de la coutume, plus « semblable » à mes hôtes que les papous voisins…

L’évolution s’est fait ensuite comme le schématise Darwin (avec l’aide énergique de l’État de Papouasie-Nouvelle Guinée) et il devint « mal » (toujours jugement moral) de tuer le « même » membre de la tribu voisine, car ce n’est justement pas le même, dans le cadre de l’éthique, puisqu’il est maintenant l’objet de la considération morale.

D’autres exemples frappants se sont produits au Rwanda ou en ex-Yougoslavie, où des couples se sont entretués du fait que la frontière de la considération morale revue par quelques dirigeants passait au milieu.

Quittons cette question, importante, de la considération morale, que nous reverrons ci-après, pour revenir à l’éthique générale. Celle qui est la nôtre depuis la nuit des temps est une éthique générale sociale, où l’intérêt général majeur, structurant, est la survie de l’espèce humaine via l’harmonisation des individus avec les sociétés concernées. Ce qui a évolué, c’est le type de sociétés concernées. Et le plaisir dont on parlait tout à l’heure, ce plaisir partagé voire le bonheur (mais là, ça fait appel à d’autres notions qu’on n’aura pas le temps, hélas, d’aborder), ce plaisir partagé se fonde dans la satisfaction de cet impératif moral essentiel : la construction harmonieuse du soi dans la perspective de la survie de l’espèce. Cette éthique générale se décline ensuite en une morale, qui, elle, est tout à fait explicite, transmise par l’éducation et reprise par la religion, qui en renforce l’efficacité eh puis, si certains échappent à tout cet appareil culturel, pour cette minorité (qui doit être une minorité), on a la coercition policière et judiciaire.

Cette éthique générale sociale évolue, comme on l’a vu et on en n’est pas encore tout à fait à la prédiction darwinienne d’une fraternité humaine universelle, ou plus exactement d’une considération morale[2] étendue à toute l’humanité. Le point clef, pour nous, est que survient maintenant une évolution beaucoup plus radicale, puisqu’elle touche l’essence structurante de cette éthique, à savoir la nature de l’intérêt général qui structure l’éthique.

L’éthique générale sociale pose implicitement (donc, sans discussion) que la nature a une résilience[3] infinie et donc, dans le cadre de cette éthique générale, on n’a pas à se soucier de la pérennité de la capacité de la nature à héberger l’espèce humaine, qui est là de droit. Dans certaines variantes ou composantes (?) de la culture occidentale, la nature est même au service de l’être humain. Si des impacts négatifs des activités humaines sont mis en exergue, c’est, comme dans l’optique, typique, des enquêtes de commodo et incommodo ou des modernes études d’impact, par rapport au « confort » individuel. Or, et c’est le fait majeur de l’histoire de l’humanité, on ne peut plus, éthiquement, tabler sur une résilience infinie de la nature (du type « la nature reprend ses droits »…).

Tout le monde a maintenant entendu parler du changement climatique (on devrait d’ailleurs plutôt parler du changement global). Tout le monde, du moins je l’espère, a entendu parler de l’érosion catastrophique de la biodiversité, notamment marine. Je passe donc sur ces sujets, très généralement abordés sous l’angle analytique et causaliste. Je voudrais juste citer une autre approche, systémique, qui est moins connue.

Les écosystèmes sont, comme leur nom l’indique, des systèmes complexes, qui ont leur propre dynamique, leur « organisation ». L’étude d’écosystèmes limités, comme des lacs, par exemple, montre que ces systèmes sont très résilients, c’est à dire que lorsqu’on arrête une perturbation, le système retrouve son fonctionnement antérieur (« normal »). Mais ce n’est pas toujours le cas. Il arrive que le système soit résilient jusqu’à un seuil, un point critique, au-delà duquel l’organisation s’effondre, et ce, de manière irréversible. On peut se servir d’une illustration (Chambaz 2017) comparant le profil du changement graduel (celui auquel nous sommes habitués, culturellement), dans lequel il est toujours temps d’arrêter si on voit que ça va mal, avec le profil de la transition critique, où, lorsque la chute s’amorce nettement, il est trop tard :

[1] Il s’agit là d’une habitude de langage significative, dont il est difficile de se départir. C’est évidemment la nature qui nous protège et non l’inverse
[2] Cette notion de considération morale est ici, bien sûr, outrageusement simplifiée, pour des raisons de place.
[3] La résistance concerne le fait de ne pas être perturbé par une interférence (la table n’est pas déformée par la chute de mon stylo dessus), la résilience concerne la propriété qu’a un être de retrouver sa forme après perturbation (une balle de caoutchouc, par exemple). La résilience d’un système est cependant une notion plus complexe.

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Avant d’atteindre un point critique, le système présente, en principe, des signes avant-coureurs de son effondrement. Anthony Barnosky, un des chefs de file de la biologie intégrative (c’est à dire systémique), a publié avec ses collègues, en 2012, dans la célèbre revue scientifique « Nature », un article, « À l’approche d’un basculement d’état dans la biosphère terrestre » (Barnosky 2012) dont je vous donne la traduction du résumé :

« Les écosystèmes sont connus pour passer brusquement d’un état à un autre quand ils sont poussés à dépasser un point critique et ce, de manière irréversible. Ici, nous apportons les éléments montrant que l’écosystème global, comme un tout, peut réagir de la même façon et approche actuellement une transition critique à l’échelle planétaire résultant des activités humaines ».

Une autre citation (Meadows 2012), de Dennis Meadows (un des auteurs du célèbre rapport du Club de Rome de 1972), approche d’une autre manière la différence entre une vision analytique et une vision systémique :

« Tous les signes le montrent. Le changement climatique, la dislocation de la zone euro, la pénurie d’essence, les problèmes alimentaires sont les symptômes d’un système qui s’arrête. C’est crucial de comprendre qu’il ne s’agit pas de problèmes mais bien de symptômes. Si vous avez un cancer, vous pouvez avoir mal à la tête ou de la fièvre mais vous ne vous imaginez pas que si vous prenez de l’aspirine pour éliminer la fièvre, le cancer disparaîtra. Les gens traitent ces questions comme s’il s’agissait de problèmes qu’il suffit de résoudre pour que tout aille bien. Mais en réalité, si vous résolvez le problème à un endroit, la pression va se déplacer ailleurs. Et le changement ne passera pas par la technologie mais par des modifications sociales et culturelles ».

L’ensemble de ces considérations, sur lesquelles, hélas, je ne peux pas m’étendre, conduit à considérer la nécessité du plus grand changement culturel jamais vécu de l’histoire de l’humanité depuis la révolution néolithique, à savoir le changement de nature de l’intérêt général majeur structurant l’éthique générale. Ce n’est plus une évolution à la Darwin, dans le cadre de l’éthique sociale, mais une rupture, ou ce que nous appelons, nous [4], une « métamorphose culturelle ». L’individu doit toujours harmoniser ses actes avec les sociétés qu’il habite, mais maintenant, avec des sociétés dont l’organisation doit s’harmoniser avec les systèmes naturels, avec la nature. Il s’agit donc bien d’un changement radical de l’éthique générale, qui entraîne un changement tout aussi radical des valeurs morales, de leur hiérarchie et des conditions de jugement, notamment pour tout ce qui concerne ce qui est « bien » ou « mal » a priori (donc, sans qu’on y réfléchisse, comme un « déjà-là »).

La grande difficulté vient de la prégnance de la culture sociale qui nous a façonnés. Une culture est une manière de concevoir, y compris soi-même. Il est donc très difficile, voire douloureux, de la remettre en cause. Il en résulte une sorte de défense psychique, individuelle et collective, qui conduit à traduire dans la culture sociale (le paradigme global dominant) ce qui devrait prendre un sens neuf. Le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, pour reprendre ces thèmes, qui signifient la nécessité d’un changement culturel, sont traduits, dans le cadre de l’habitude (dans le cadre de la culture traditionnelle sociale) sous forme de solutions à trouver.

Vouloir trouver des solutions impose d’énoncer les problèmes dans la culture dont nous disposons. Ce faisant, on ne fait que valider implicitement la culture qui est, justement, à l’origine du problème énoncé… C’et ce que le GIET a appelé « le syndrome Gramsci », du nom du révolutionnaire italien qui a décrit ce phénomène, dans un autre domaine (politique). Le nécessaire changement culturel n’est pas, mais radicalement pas, un changement d’habitudes.

L’autre difficulté majeure tient au fait que si l’évolution culturelle est en route (pour l’instant à petits pas), nous ne disposons pas encore d’une éthique générale adaptée qui constitue un sens qui nous soit commun. On en dispose même pas de la future géographie de cette ou de ces néo-culture(s). Nous n’avons pas non plus de contenu pour la notion de « respect » visant la considération morale étendue à tout être. L’attitude la plus raisonnable dans cette difficile, mais passionnante, période-charnière consiste à  préserver le maximum du possible futur en agissant avec précaution (comme le principe du même nom y invite) en visant la réversibilité des effets, en gardant à l’esprit l’existence des points critiques au-delà desquels les systèmes s’effondrent) et en changeant dès à présent la hiérarchie des valeurs en plaçant le respect de la nature au dessus de toutes les autres.

L’objet de ces rencontres, concernant « les activités de nature de demain » est donc bien directement concerné par cette métamorphose culturelle. Toutes les activités humaines doivent maintenant s’inscrire dans une optique d’harmonisation avec la nature et donc les sports, mais les sports de nature sont peut-être particulièrement concernés. La CDESI pourrait être un lieu, particulièrement adéquat pour construire ces activités, qui, en plus, se déroulent dans la nature, dans le cadre de cette éthique générale en évolution et pourrait être, une fois de plus, novatrice et modèle. Les sportifs sont souvent jeunes, ils aiment les défis. Nous faisons face à un immense défi : mettre ensemble ce que nous avons de meilleur pour franchir cette phase périlleuse mais ô combien passionnante de notre histoire.

[4] C’est à dire le GIET (Groupe International d’Études Transdisciplinaires) et la FRAPNA-Ardèche. L’expression « métamorphose culturelle » est empruntée, avec son autorisation, à Edgar Morin.

BIBLIOGRAPHIE

Barnosky, A. et al. (2012) « Approaching a state shift in earth’s biosphere ». Nature 486:52-58 doi:10.1038/nature11018

Chambaz, G. (2017) « Introduction à la collapsologie : déclin ou effondrement ». ADRASTIA http://adrastia.org/introduction-collapsologie-chambaz/

Meadows, D. (2012) « Nous n’avons pas mis fin à la croissance, la nature va s’en charger » (interview) http://www.terraeco.net/Dennis-Meadows-Nous-n-avons-pas,44114.html.

Approche éducative

Frédéric Minier, Aziz Chlieh, formateurs au CREPS Rhône – Alpes

Voir les présentations : 12

 

One thought on “Journée d’étude de la Commission Départementale des Espaces Sites et Itinéraires”

  1. CONTE Michel
     ·  Répondre

    Beau compte-rendu qui reflète bien tout ce qui s’est dit au cours de cette journée.

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